LA FARCE  DES  BOSSUS


HORACE et GRATTELARD

HORACE
C'est une étrange passion que l'amour: je suis tellement embrasé des beautés de ma maîtresse, que je fond quand ses yeux de braise me regardent. Je ne fais que soupirer. On m'a dit qu'un nommé Grattelard demeure en ces quartiers, et que lui seul peut m'aider.; je vais frapper à sa porte. Holà !

GRATTELARD
Qui va là si tard, ventrebleu ! Qui vient encore me rompre  la tête, juste au moment où je suis sur le trou ?

HORACE
Grattelard, je te pries de bien vouloir porter cette missive à ma maîtresse.

GRATTELARD
Quelle lessive ? mort de ma vie ! il n'y a point ici de blanchisseuse; j'ai mis mon linge à la lessive dès la semaine passée.

HORACE
Je dis une missive. (Qu'il est pesant d'avoir à faire à un benêt ?)

GRATTELARD
Ah ! ah ! une missive; dame, vous auriez pu le dire plus tôt;  mais qu'appelez-vous une missive ?

HORACE
C'est un poulet que je veux envoyer à ma maîtresse.

GRATTELARD
Vous êtes un grand sot; que ferait-elle d'un poulet ? Il vaut mieux lui envoyer un couple de chapons.

HORACE
Je vois bien que tu ne m'entends pas, c'est une lettre que je veux que tu lui portes.
 
 
 

GRATTELARD
Je vous entend parfaitement. Mais  pour qui me prenez-vous, Monsieur ? pour un huissier où pour un maquereau ?

HORACE
Je te prend pour mon messager d'amour.

GRATTELARD
Oui, je ferai le rabatteur et c'est vous qui tirerez; mais qu'y a -t-il dans cette lettre ?

HORACE
Ce sont mes tourments, mes peines, mes langueurs et mon espoir qui y sont écrits.

GRATTELARD
Et vous me bailler tout cela à porter ? Reprenez votre lettre, j'ai assez de mal à porter mes tourments, sans me charger de ceux d'autrui; j'en ai toujours une escouade dans ma culotte; mais à qui voulez-vous envoyer ce poulet ?

HORACE
C'est à la femme de Trostole, ce vieux bossu que tu connaît.

GRATTELARD
Je ne manquerai pas de lui donner, revenez d'ici à une heure.

TROSTOLE, (bossu) et sa FEMME

TROSTOLE
Pauvre Trostole ! pauvre homme ! voici bien des soucis et de la tristesse : mes créanciers m'ont assigné en justice ; Mais patience, patience, je vais voir si je peux trouver un défaut à leur encontre , Je veux dire adieu à ma femme. Haut-là ! haut-là !

LA FEMME
Qu'est-ce, mon mari ? il semble à voir que vous ayez de la tristesse; Si nous prenions du bon temps, cela vous réjouirait !

TROSTOLE
Sachez mamie, que je ne prends jamais de bon temps.
 

LA FEMME
N'avez-vous nul ami que nous puissions recevoir ?

TROSTOLE
Je n'aime recevoir personne. Par Saint Eloi, chez moi n'entre que mes créanciers ou mes débiteurs. Souvenez vous en !

LA FEMME
Comment les reconnaître ? Ne pouvons nous laisser entrer qui le demandera, pourvu qu'il est bonne mine ?

TROSTOLE
Nenni, ai-je dis. A compter de maintenant j'y veillerai, même si je dois passer mes jours assis le seuil.

LA FEMME
Tendre époux, c'est ce soir la Noël, devront nous rester cloîtrés comme nones et moines ? Ne connaissez-vous quelques jongleurs ou troubadours sachant faire fête et nous égayer ?

TROSTOLE
Je connais surtout de méchantes gens prêts à rapiner à toutes les tables. Jamais ces truands n'entreront céans !

LA FEMME
Cher mari, je vous en conjure...

TROSTOLE
Mais que nenni.

LA FEMME
Mon petit raton.

TROSTOLE
Nenni, vous-dis-je et cesser vos câlineries.

LE FEMME
Où allez-vous maintenant ?

TROSTOLE
Je m'en vais à mon assignation. Mais surtout quand je ne serai plus céans je recommande une chose. Ne laisser entrer personne.
 
 
 

LA FEMME
Maudit vilain, maudit ladre, méchant bossu. Je ne sais où est allé ce coquin de Grattelard, on m'a dit qu'il me cherche pour me donner une lettre
 

LES TROIS FRERES BOSSUS
 

LE PREMIER BOSSU
Il y a longtemps que nous n'avons pas mangé : mon ventre, est aussi vide que les caisses du royaume.

LE DEUXIEME
Voyez ce logis, il nous faut frapper à la porte.

LE TROISIEME
Haut-là !

LA FEMME
Que demandez-vous, messires ?

LE PREMIER
Belle Dame, bien le bonjour à vous.

LE DEUXIEME
Nous sommes troubadours et venons vous égayer.

LA FEMME
Que Dieu soit bénit. Rentrez gentils troubadours.

LE DEUXIEME
Que notre Seigneur soit avec vous pour ce soir de Noël.

LE TROISIEME
Nous avons voulu passer cette fête en votre compagnie, gente dame.

LE PREMIER
Car en cette ville il n'y personne qui le mérite mieux.

LA FEMME
Oui da, fort bien, je saurai vous faire plaisir si vous êtes de bons compagnons. Soyez les bien venus, joyeux troubadours et festoyons gaiement.

LE DEUXIEME
Doux seigneur, bénissez ce repas.

LE TROISIEME
Belle dame, je vous dirai le fabliau du Testament de l'âne...

LA FEMME
Tranchez cette tourte bossu.

LE PREMIER
Versez-moi ce vin.

LE DEUXIEME ( il chante)
( chanson de La mal mariée )

LA FEMME
A la bonne heure.

LE TROISIEME
Sire Lancelot, le bon Chevalier,chevaucha tout le jour en la forêt périlleuse.

LE PREMIER
Que ce fromage est bon, tendre et gras. Prenez en ma Douce amie...

LE TROISIEME
C'est une aventure qui advint en pays de Champagne...

LA FEMME
Méchant ivrogne, tu vas souiller ma robe de tes mains graisseuses.

LE TROISIEME
Et point ne se lassa d'aimer son bel ami et tous deux ils s'enfuirent...

LA FEMME
Redis-moi ta chanson, bon troubadour.

LE PREMIER
Finissons ce vin ou il tournera vinaigre.

LE DEUXIEME
Belle Dame, la chaleur de ta maison nous altère.

LE  PREMIER
Pois au lard...

LE DEUXIEME
Chapon...
LE TROISIEME
Alors le prévôt saisit le faux marchand...Fromage gras...

LA FEMME
Viande en pot oh! Oh!

LE PREMIER
Poisson de rivière...

LE DEUXIEME
Vin blanc de Soisson...

LE TROISIEME
Vin épicé... et le fit châtier avant de le pendre au gibet...

LA FEMME
Gaillard, hourra ! Par ma foi la chaleur me monte.
 

LA FEMME ET LE MARI
 

TROSTOLE ( en coulisses )
Que veut dire ce sabat ! (il entre) Par le Sang Dieu, je vous fais défense de revenir en cette maison. Par Saint Pierre si je vous y prends vous irez prendre un bain dans l'eau froide de la rivière. Et m'en croyez elle est profonde.

LE PREMIER
Bien vite nous vous quitterons et bien volontiers.

LE DEUXIEME
Grand merci à vous gentil seigneur.

LE TROISIEME
Et sans manière car nous avons fais bon usage de cette soirée, n'est-ce pas, vous autres ?

TROSTOLE
Fort bien. A présent je peux aller à mes affaires.

LA FEMME
Si tôt ? Ne dormez-vous jamais ?

TROSTOLE
Nenni. Et si encore vous laissez entrer céans je baillerez du bâton sur votre échine. ( il sort )
 

LA FEMME ET LES BOSSUS
 

LA FEMME
Méchant nabot ! Me voilà seule gémissante et m'ennuie fort. Quelle tristesse d'avoir ainsi jeté dehors ces gentils troubadours. Mais tant pis pour mon bossu, je vais les quérir dans la rue. Je leur donnerai bons écus s'il veulent jouer et chanter encore. Holà ! troubadours, holà !
(ils reviennent)
Mes bons amis mon mari s'en est allé à ses affaires.

LE PREMIER
Que Saint Robin l'accompagne, le protège...

LE DEUXIEME
Et le garde éloigné.

LE TROISIEME
Le voilà bien parti, vraiment ?

LA FEMME
Par ma foi, il ne reviendra pas avant demain.

LE PREMIER
Alors nous ferons bonne partie.

LE DEUXIEME
Voulez-vous ouïr cette chanson ? Nous somme chanteurs de sornettes.

LE TROISIEME
Je vais vous dire le jeu du Chevalier à la robe vermeille qui...

LE PREMIER
Nous sommes fait pour divertir les passants...

LE DEUXIEME
Les fainéants et les belles Dames.

LA FEMME
Soyez à nouveau les bienvenus dans cette maison si ennuyeuse.

LE TROISIEME
Je vous dirai maintenant le fabliau du Franc archer de Bagnolet, celui que...

 LA FEMME ET TROSTOLE
 

TROSTOLE (en coulisses)
Ah ! pauvre cocu. J'entends du bruit dans ma maison.

LE PREMIER
Dame, gente dame, votre mari s'en revient.

LA FEMME
Sainte Vierge, nous sommes morts.

LE DEUXIEME
Mais ou s'enfuir ?

LE TROISIEME
Seigneur, ai pitié de mon âme.

LE DEUXIEME
Sauvez-nous.

LA FEMME
Entrez dans cette tonne.

LE TROISIEME
Dame, votre mari monte les marches...

LA FEMME
Cachez-vous comme cela, vous-dis-je.

LE PREMIER
Mais ce tonneau est trop petit.

LE DEUXIEME
Nous allons y périr d'étouffement.

LE TROISIEME
Plutôt cela que les coups de bâton.

(Trostole entre fou de rage et cherche partout)

LA FEMME
Vous voilà déjà de retour ?

TROSTOLE
C'est que l'on ne me ménage point. Où sont ils ?

LA FEMME
Mon bon ami que vous arrive-t-il donc ?

TROSTOLE
De méchantes gens veulent ma ruine et ma mort ! Je les trouverai.

LA FEMME
Contez-moi vos malheur mon doux seigneur.

TROSTOLE
Maudit soient les bossus. Je ne puis m'attarder ici comme il me plairait. Vilaine mégère. J'ai entendu du bruit par derrière. Ces troubadours ne sont-ils pas revenus ? Dites-moi la vérité ou je vais vous caresser la croupe ?

LA FEMME
Personne n'est venu, sur mon âme. Cherchez et regardez partout vous n'y trouverez personne.

TROSTOLE
Elle a raison sur ma foi. Puisqu'ils ne sont pas venus, je m'en vais chez le greffier.
 
 

LA FEMME DE TROSTOLE et  GRATTELARD

LA FEMME
Je crois que ces trois bossus ont un tonneau à la place de la bosse. Ils ont bien bu un bon quartaut de vin. les voilà plus saoul qu'un vol de grives;  Oh, oh ! Dormez-vous ou êtes-vous morts. Si mon mari les trouve je suis morte. Oh , là !  bossus. Sang du Christ mais ils sont vraiment morts. Trois cadavres dans ma maison. Je ne sais ce que je dois faire: mon bossu me donnera du bâton: il me faut trouver une idée pour m'en débarrasser.

GRATTELARD
Enfin, j'ai tant cherché que...

LA FEMME
Grattelard, mon ami, écoute-moi. Veux tu me faire  plaisir. Mais donne moi ta foi de ne pas me trahir et de ne m'accuser jamais. Tu en seras bien récompensé.

GRATTELARD
Que me donnerez-vous ?

LA FEMME
Trente écus.

GRATTELARD
Ca, tope là, je ferai la besogne.

LA FEMME
Ne sois pas effrayé, Grattelard, et porte moi ce bossu à la rivière. Tu me rendras un fier service

GRATTELARD
Il est bien pesant, je crois qu'il n'a point seulement bu.
(Il sort)

LA FEMME
Je veux tirer profit de ce lourdeau là: je l'ai fait marcher pour le premier, mais il faut qu'il porte les trois.

GRATTELARD
Me voilà retourné; il était bien lourd par ma foi. Dame, j' vous ai  délivré du bossu, payez moi.

LA FEMME
Comment ! Pourquoi te moques-tu vilain Grattelard ? Tu ne l'as pas jeté à l'eau.  Regarde Il est toujours là;  tiens, le voici.

GRATTELARD
Bon Dieu, j'ai la berlue. Au Diable soit le bossu ! Il était mort par mon serment. C'est un Antéchrist.  Il faut que je le recharge encore un coup.
 

LA FEMME
Je te promets  sur mon Dieu que tu auras tes trente écus.
( il sort)

GRATTELARD
Par le Saint Dieu y r'viendra point j'vous jure.

LA FEMME
Et de deux. Encore un et mon affaire sera entendue
 

GRATTELARD
Je l'ai jeté si loin et si fort, qu'il est déjà en enfer.
Payez moi.
 
 
 

LA FEMME
Très bien je vais te bailler tes trente écus. Allons par ici. Mais voilà grande merveille. Ce n'est pas chrétien, beau sire, d'abuser une faible femme. Le bossu est toujours céans.

GRATTELARD
Morguenne, j'vas m' fâcher à la fin ! J'deviens fou. Il m'a ensorcelé , par ma foi. J'suis pourtant ben sûr d'l'avoir basculé ! J'vas recommencé et s'il revient, je lui attacherai une pierre au cou. Si jamais tu en reviens, je te fends la tête en deux, maudit diable bossu. (Il sort)
 

TROSTOLE et GRATTELARD
 

TROSTOLE
Enfin ! J'ai levé la sentence et récupéré toutes mes pièces; mes affaires vont bon train.
 

GRATTELARD
Par Dieu, y r'viendra pas d 'sitôt. J'l'avions vu couler comme un cailloux, pour sûr.  Mort de ma vie ! Le v'là encore.  Ah ! là tu m'énerve. Par ma foi il a la rage. Plus j'le noie et plus y r'viens. J'vas t'règler ton compte Satan.

TROSTOLE
Ah ! Saint Dieu, je vais t'assommer mon bonhomme, foi de bossu.

GRATTELARD
Comment, diable tordu, tu ne fais point peur à Grattelard ! Tu iras par le fond, comme les autres ! Et c'coup là j't'amènerai au fond et jusqu'en enfer si y faut.

TROSTOLE
Maudit benêt ! Tu en auras.
 

GRATTELARD, LA FEMME et HORACE
 

GRATTELARD
J'ai enfin jeté le bossu dans l'eau; J'vas aller recevoir mes vingt écus.

LA FEMME
Et bien, avez-vous jeté le bossu dans la rivière ?

GRATTELARD
Pour sûr ! Il a même fallu m'y reprendre par quatre fois.

LA FEMME
Quatre fois ? Il a noyé mon mari avec les autres !

GRATTELARD
Même que l'dernier y parlait, par Saint Jésus.

LA FEMME
Mais qu'as-tu fais Grattelard ? C'est mon mari que tu as jeté dans l'eau.

GRATTELARD
N''y a rien de perdu : cet homme là était bossu ; j'suis sûr qu'il n'a jamais été droit ; tenez voilà une lettre du sieur Horace.

LA FEMME
Est-il loin d'ici ?

GRATTELARD
Puisque votre mari est mort, il faut vous marier ensemble, tenez...le voici.
 

HORACE
Madame, si l'affection que je vous porte me peut servir pour vous présenter mes voeux, vous pouvez croire que je suis un de vos plus fidèle sujet.

LA FEMME
Beau seigneur, ne soyez point si empressé, mon mari vient de passer. Mais restez céans, je vous en prie et nous ferons de bonnes parties.
 

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