Ah! Par la Sainte Vierge, qu'il est doux de boire au matin. Oui, par
Dieu, ma voix est aussi déchirée qu'une vieille galoche.
Vieux souliers, Ho ! Savetier Ho !
Il me faut bien faire mon métier et besogner de bonne humeur.
(Il chante)
Vous avez pensé aux folies
Ma douce godinette jolie
Si ma chopine j'avais encore
Je la baiserai long et fort
LE SERGENT
Je m'en vais voir Gaultier le savetier pour qu'il refasse mes souliers.
Ils sont fort usés pour avoir été beaucoup portés.
Nul n'en voudrait assurément. Dieu te garde Gaultier mon ami. Dis-moi,
me referais-tu ces godillots que je te porte ? Par Saint Germain tu en
sera bien payé sur le champ.
LE SAVETIER
Par Dieu, je ne me souci pas de cela. Il faut un rivet ici et une pièce
là en haut. Dessous il faudra un patin et à cet endroit une
barrette. Je peux faire la besogne si vous voulez.
LE SERGENT
J'en serai fort content, mais gare que ce soit bel et bien fait. Combien
cela fera-t-il ?
LE SAVETIER
Vous le paierai 15 deniers par St Gervais. Ils ne sont pas très
grands. C'est aisé de le voir.
LE SERGENT
Ah ! Truand ! Enfin, bon, le temps presse.
Je te donne dix deniers et une chopine de vin délicieux. Mais
je t'en prie, par amour pour moi, ne me les abîme point.
LE SAVETIER
Je m'en vais les soigner à ce point que vous n'aurez rien à
redire. Revenez les quérir dans une heure.
LE SERGENT
Volontiers. Avec l'aide de Jésus je reviendrai bientôt.
LE SAVETIER
Bien, Messire ! N'oubliez pas d'amener avec vous l'argent. Ne faites
pas de ce lundi un jour de corvée, m'entendez-vous ?
LE SERGENT
Bien le bonjour, ne te souci pas de cela.
LE SAVETIER
(il chante)
Je recommande à Dieu mamie
En ce beau jour printanier
LA LAITIERE
Ho ! ho ! Qui veut de mon bon lait ? Venez au lait, venez nourrices
!
LE SAVETIER
Ma femme, où en est le pot au lait ?
LA LAITIERE
Holà ! qui veut de ce bon lait ?
LE SAVETIER
Etes-vous ici, Isabeau ?
LA LAITIERE
Ho! Ho ! qui veut de mon lolo ? Venez au lait; venez nourrices ! Par
mon âme, je suis bien gourde d'avoir raté le savetier. J'y
retourne. (Au savetier) Il faut me réparer
mes souliers. Voulez-vous le faire ?
LE SAVETIER
Oui Thomasson, très volontiers. Où sont-il ?
LA LAITIERE
Si Dieu veut je vous les montrerai tout maintenant.
Mais je vais d'abord poser par terre ce pot de lait. (elle
renverse le pot de lait)
LE SAVETIER
Dame, Dieu en a mal fait. Ceci ne me plaît point !
LA LAITIERE
Hélas ! Je ne l'ai point fait à dessein, je vous le jure
devant Dieu.
LE SAVETIER
C'est vilainement fait. Cessez mamie et montrez-moi plutôt vos
souliers car j'ai grande besogne à faire.
LA LAITIERE
Tenez. Il faut tout les refaire. Voyez Gaultier, voici un trou qu'il
vous faudra me boucher. Mettre ici un contrefort et là un bon rivet.
Vous me le faite Gaultier ? Car j'en ai envie.
LE SAVETIER
Oui da. Je comprend tout quand on me parle clair. Je vous le ferai
bel et bien. Comment me paierez-vous ?
LA LAITIERE
Vous me le direz bien. Que m'en coutera-t-il ?
LE SAVETIER
A peu près seize écus.
LA LAITIERE
Par St Bergot, vous en aurez huit.
LE SAVETIER
Belle dame, que Dieu maudisse celui qui vous le fera à ce prix.
LA LAITIERE
Amen ! Que disparaisse celui qui en donnerai plus.
LE SAVETIER
Par St Gilles, j'aimerai mieux qu'on vous jette en enfer que de les
faire à ce prix. Comment vous moquez-vous ainsi des gens, Thomassson
?
LA LAITIERE
Je vois bien que tu as perdu le sens pour me faire avaler ce prix.
En vérité, Gaultier, je te le dis, les voleurs se perdent
eux-mêmes. Tu es un grand malhonnête. N'en parlons plus.
LE SAVETIER
Par le sang que Dieu versa, je peux vous en bailler davantage. Hé!
Mamie, faut-il que je sois content de vous voir ainsi insulter le noble
métier d'un honnête savetier comme moi ?
LA LAITIERE
Glorieuse Notre Dame, voyez vraiment l'honorable artisan.
LE SAVETIER
Sur la foi que je dois à notre sauveur, si vous ne cessez pas
de m'humilier et si vous ne sortez d'ici, je vous mettrez une telle raclée
sur votre nez qu'on ne vous reconnaîtra plus. Dehors vieille maquerelle.
LA LAITIERE
Par le corps Dieu, il t'en cuira, savetier, pour ce que tu as dit.
Maudit soit toi et ton putain de métier ! Tu es si pourri que tu
pues de partout.
LE SAVETIER
Ha ! sorcière chiasseuse, étrangleuse de petits enfants.
Je vais t'en dire des saloperies. Dis, trou sale, ne connais-tu pas Colin,
ce pourceau de débauché ?
LA LAITIERE
Espèce d'immonde salaud, tu sens plus mauvais que le trou des
chiottes. Pourquoi ne parles tu pas du pourceau que t'as sauté ?
LE SAVETIER
Menteuse, grosse putain.
Voyez comme elle se démène cette rognure de caniveau.
LA LAITIERE
Que tu crèves de la peste, pouilleux ! Rognure de caniveau?
Mais moi tout le village me connaît bien et moi, ma réputation
est bonne !
LE SAVETIER
Va donc te faire sauter dans le lit de Vernon.
LA LAITIERE
Dégueulasse ! je suis de bon renon.
LE SAVETIER
Salope ! Tu as aussi couché avec Rougarnon et mille autres encore.
LA LAITIERE
Fumier, tu mens je suis de bon renon. On me connaît bien dans
ma ville. Mais toi tout le monde sait que tu es un truand et une pourriture.
Tu pourra dire ce que tu veux ils se retourneront tous contre toi.
( Entrée du Sergent)
LE SERGENT
Je crois qu'il est temps que je revienne chez Gaultier pour voir où
en est la besogne. Il doit avoir fini maintenant.
LA LAITIERE
Ignoble savetier, infect et répugnant, donne-moi mes souliers
car je m'en vais. Par ma foi je te ferai condamné pour çà
que cela te plaise ou non, je m'en tape le coquillard.
LE SAVETIER
Je ne crains pas plus qu'une merde chaude ce que tu peux faire. Sort
vite de chez moi car tu pourrais bien t'en aller plus légèrement
que tu crois.( il lui jette les souliers)
LA LAITIERE
Savetier poisseux, cocu, c'est comme çà que je te les
ai donné ? Prend garde ! tu as le dos bien fait pour être
caressé vigoureusement. Par Dieu, je te ferai trotter bientôt
devant le juge.
LE SERGENT
J'entend moult grand bruit chez Gaultier. M'est avis qu'on s'y dispute.
Il me faut y aller. Aller, j'y vais.
Hé ! qu'est-ce là, quelle grande querelle ! Par mon serment
on vous entend raire à plus d'une lieue. Dites-moi vraiment quel
mal on vous fait ?
LE SAVETIER
Cette grosse...bourgeoise, bavarde comme une pie, est venue me trouver
pour que je rapetasse ses souliers.. Mais cette mégère, gonflée
de mauvaiseté, m' offre huit deniers alors que le cuir m'en compte
dix.. Alors je dis que ne le ferai point si ne suis payé le prix
sur le champ. Vraiment, beau sire, elle n'a fait que m'engueuler et se
moquer avec vilenie, je vous promet.
LA LAITIERE
Il a menti méchamment. Il a la noise si mauvaise et m'a tant
insulté que vous en seriez outré. Je vous le dis, Messire,
s'il ne me rend mes galoches, je le traîne au gibet.
LE SERGENT
Je suis sergent et membre de justice. Alors vous vous vantez de le
punir vous même ? Je vous embarque cet après midi pour outrage
à Gaultier.
LA LAITIERE
Qui es-tu, toi, pour me gauler ? Prouves-moi que tu es bien sergent
? Me prends-tu pour une attardée ? Oui da ! Je t'en sent fort capable.
Va te saouler ailleurs, ivrogne. Je te défend de me prendre moi
et mes souliers.
LE SERGENT
Espèce de grosse folle, vous moquez-vous de moi ? Par ma foi,
je vous jetterai en prison. Gaultier, aides-moi à la traîner.
Elle pourra bien se démener à son gré. Elle est costaud
la femelle.
LE SAVETIER
Tu y seras tiré, vieille vache. Avance gros tas de merde, ou
tu vas prendre mon pied au cul et mon poing sur ton nez de truie.
LA LAITIERE
Tu m'as frappé, crasseux. Par la croix je t'en rendrai une tournée.
Je vais t'assommer avec mon pot à lait. Tiens, tu en veux encore
? Ah oui ! tant mieux encaisse voleur.
LE SAVETIER
Au secours, je n'y vois plus goutte. Je me vengerai. Que le Diable
me prenne si je ne te baille mon pot de poix sur la gueule. Tiens, maquerelle,
tu l'as bien pris. C'est sûr !
( c'est le sergent qui le reçoit)
LE SERGENT
Haro ! Mais qu'est-ce qu'il m'arrive ! Mais pourquoi m'as tu baillé
ton pot ? Maman , je suis aveugle. Méchant, tu m'as poissé
mon joli casque.
LE SAVETIER
Le sergent à parer son plumet. Mais il aura du bâtonnet
pour lui enlever. Je l'ai bien tripoté, il y voit mieux.
LE SERGENT
Vous en aurez aussi, mégère poilue. Et toi Gaultier tu
seras payé de torgnoles tout ton sou. Tenez, prenez. Je vous grifferez
et mènerez tous deux au cachot.
LE SAVETIER
Vous faites grande erreur de me frapper de la sorte. Je vous jure,
sur ma foi, que c'est la faute de ce gros cul merdeux.
LE SERGENT
Vous m'en rendrez compte tous les deux, par mon serment. Vous avez
dit de telles grossièretés à un sergent que vous irez
pleurer en prison.
LE SAVETIER
Beau sire, vous allez commettre une bourde. En prison je n'irai point.
LE SERGENT
Tu iras, méchant garçon, et sans tarder.
LA LAITIERE
Mon doux ami, vous faites grosse méprise. Je n'irai point au
cachot noir.
LE SAVETIER
Tu sais quoi, Thomasson, mamie ? Ne souffrons point qu'il nous mène
en taule.
LA LAITIERE
Qu'il crève de la fièvre aphteuse.
LE SERGENT
Allez en route, vieille matrone. Tu croupiras dans un cul de basse
fosse que cela te plaises ou non.
LA LAITIERE
Si jamais tu m'insultes encore, je te jetterai un sort si puissant
que tu en crèvera en souffrant fort méchamment. Laisse-moi
partir si tu m'en crois.
LE SERGENT
Tu ne me fais pas peur. Que je sois pendu si vous n'allez, tous deux,
en prison.
LA LAITIERE
Par la croix Dieu, je n'irai point. Même par la force.
LE SERGENT
Ah oui ? Tiens, toi tu prendras ceci en premier;
( il frappe le savetier en premier)
LE SAVETIER
Par la croix Dieu, je n'irai pas; même par la force.
LA LAITIERE
Crois -tu pouvoir nous y forcer ? Tu n'es pas bien bâti pour
ça. Mais c'est toi qui pourrait en tâter si tu caquette encore
longtemps.
LE SERGENT
Ah ! Seigneur, cesser de râler ! Et prenez ceci pour la route.
( il frappe)
LA LAITIERE
Qu'est-ce que...? Tu as osé pédé morveux. Puisque
c'est ainsi tu seras payé de ton ardeur. Prends un bâton ami
Gaultier et apprenons lui à chanter.
LE SAVETIER
Trou du cul sale, larbin répugnant, ah ! tu veux jouer au croque-mitaine.
(
il frappe le sergent) Et d'un !
LA LAITIERE
Et de deux !
LE SAVETIER
Trois !
LA LAITIERE
Quatre ! Frappe plus fort, Gaultier, tu fais semblant là.
LE SERGENT
A moi ! Maman ! Aïe, mes reins.
LE SAVETIER
Par le Diable, tu en auras tout ton sou. Cogne Thomasson, cogne hardiment.
LA LAITIER
Ne crains rien ! Je ne suis pas fainéante. Je suis tellement
en rogne que je vais lui mettre une dérouillée qui lui cuira
la couenne.
LE SERGENT
Pitié, mes doux amis ! J'implore votre pardon. Assez, assez
(
se rebellant) assez !
LE SAVETIER
Tu te rebiffes ?
LE SERGENT
Non, non. Mais tout de même la leçon est bien dure.
LA LAITIERE
Vous saurez le goût de ce bâton ! Pédé chiasseux,
bout puant, folle tordue. Tiens encaisse ma biche !
LE SERGETEN
Ah ! je meurs. Je vous en conjure, par le joli Saint Dieu, laissez
moi partir.
LE SAVETIER
Tu peux dire ce que tu veux, tu ne mourras que sous nos coups.
LA LAITIERE
Non, enfin oui ! Tiens pétasse immonde.( elle
frappe)
LE SERGENT
Méchants vous m'avez tué. Adieu monde cruel. Mais
Dieu vous punira.
LE SAVETIER
Entends-tu ? La salope menace encore.
LA LAITIERE (au sergent)
Que dis-tu ?
LE SERGENT
Je dis merci. Laissez-moi m'en aller.
LE SAVETIER
On le fait ?
LE SERGENT
Oh ! oui.
LE SAVETIER
Vérole ambulante. Tu l'entends ? Si nous le jetions dans un
puit ?
LA LAITIERE
Non, crois moi. Foutons le dans la fosse à merde.
LE SAVETIER
Je veillerai, Saint Jean, qu'il s'y noie et qu'il y crève
LE SERGENT
En l'honneur de Dieu, je vous supplie.
LE SAVETIER
Par ma foi en Saint Riquier, pouilleux, tu y entreras.
LA LAITIERE
Je te frotterai le dos si tu résiste.
LE SERGENT
Adieu doux ami, Adieu, je vais mourir.
LE SAVETIER
Sus, bouseux
LE SERGENT
Doux Jésus, regardez mon âme s'en aller.
LA LAITIERE
Allons-y Gaultier,
LE SERGENT
Ho ! ben non ! Abrégez mon supplice et jetez moi de suite dans
la fosse à merde.
LA LAITIERE
Vite, vite il faut se dépêcher. C'est trop attendu. Cassons
lui la tête ou il ne passera pas.
LE SERGENT
Non, pas la tête mamie. Je suis vraiment trépassé.
Croyez moi .
LE SAVETIER
Frappe encre il n'est pas mort.
LE SERGENT
Si, si, si, je suis mort. Je ne respire plus. Voilà.
LA LAITIERE
Tu meurs oui ou non ?
LE SERGENT
Oui, oui, je suis mort c'est sûr.
LE SAVETIER
Frappe, cogne toujours dessus, il bouge encore.
LE SERGENT
Mais je vous dis que je suis mort. (Elle frappe)
J'en ai marre !
LA LAITIERE
Gaultier, regardes bien. Est-ce qu'il est mort ?
Bon alors jettons le dans la fosse à merde.
LE SAVETIER
Il remue encore.
LE SERGENT
Ah non ! ça non, je suis mort.
LE SAVETIER
Frappe, Thomason, frappe, ça pue !
LE SERGENT
C'est pas moi.
LA LAITIERE
Sans plus de procès jetons dans la fosse à merde.
LE SAVETIER
Vite laitière aide moi. Allons le vider dans le trou. Que Dieu
en prenne soin.
LE TROUBADOUR
Gentes Dames et damoiseaux
Que cette farce vous profite
Et ne mêler jamais ces oiseaux
Aux affaires qui vous habitent.
FIN