LE MEUNIER (malade coucher dans un lit)
A cause d'une maladie grave et sans pitié me voilà
maintenant dans un état déplorable. Je n'ai plus d'espoir
et surtout plus personne pour me réconforter
LA FEMME
Ce n'est pas parce que vous vous refroidissez, qu'il faut faire
tant de fatras !
LE MEUNIER
Si le froid dure, je crains beaucoup que certains n'en soient très
déçus. Ah! mes reins!
LA FEMME
Allons, par Dieu, debout ! de peur qu'un plus grand mal ne vous frappe.
LE MEUNIER
Femme pour me faire surmonter le mal, donnez-moi...
LA FEMME
Quoi ?
LE MEUNIER
La Sainte bouteille; car la mort me guette de si près que je
vaux moins qu'un trépassé.
LA FEMME
Il vous faut toujours la goutte au nez!
LE MEUNIER
Vous avez raison ! Mais avant que j'ai franchi le pas, pour Dieu, donnez
moi à boire. Ah ! Dieu, le ventre !
LA FEMME
Ah ! vraiment, quand j'y pense, j'ai un bien agréable avantage de votre corps !
LE MEUNIER
Le coeur me manque !
LA FEMME
Je vous crois
LE MEUNIER
Je vais mourir si je ne me refais pas la panse en buvant un vin délicieux.
Ne regardez pas à la dépense, femme; soyez avec moi aimable.
LA FEMME
Je dois être avec vous méchante, car vous m'avez toujours
fait mener une vie très désagréable.
LE MEUNIER
Je ne connais pas de femme qui soit plus heureuse que vous.
LA FEMME
Je suis pourtant la plus mal lotie, car nuit et jour, je vis sans le
moindre plaisir avec vous.
LE MEUNIER
Tous les jours et même aux jours de fête, je fais tout
ce que vous voulez, et beaucoup plus que vous ne voulez.
LA FEMME
Achevez!
LE MEUNIER
Ah !
LA FEMME
Dites tout !
LE MEUNIER
Vous allez çà et là, vous venez et ..
.
LA FEMME
Quoi ?
LE MEUNIER
Vous allez chez Pierre, Paul, Jacques; vous vous amusez avec l'un, vous faites bonne chère avec l'autre, autant le soir que le matin. Sachez bien que, dans mon tourment, je n'ai pas eu non plus grande joie.
LA FEMME
Que dites-vous, chient méchant ? Vous en aurez !
LE MEUNIER
Dites, mamie,au nom de la vierge ne me battez pas maintenant; je suis
malade.
LA FEMME
Tenez, tenez ! (elle le bat)
LE MEUNIER
Mariez-vous pour se voir battre comme ça ? Je n'ai ni habit
ni pourpoint qui sous peu en soient déchirés. (Il
pleure)
LA FEMME
C'est bien fait pour vous.
LE MEUNIER
Ah! Vous avez eu du bon temps et l'argent aussi !
LA FEMME
Comment ? (elle le frappe encore)
LE MEUNIER
Oh! Jésus, que gagnez-vous à me frapper ?
LA FEMME
Il est battu à plate couture
LE MEUNIER
Vous voulez me faire mourir ? Mais si je puis un jour guérir,
morbleu ! je vous fe...
LA FEMME
Vous grognez ? Et vous recommencez !
LE MEUNIER
Les mains jointes, je vous implore.
LA FEMME
Empoignez cette prune ! (elle frappe)
LE MEUNIER
Allez-y, puisque vous avez commencé !
LA FEMME
Par la croix de Dieu, vous grondez encore !
LE MEUNIER
Ah! Pauvre meunier, tu es attrapé et bien attrapé ! Que
Saint Pierre de Rome me...
LA FEMME
Vous m'avez appris comment faire à mes dépens; mais...
LE MEUNIER
En sommes, voici un homme si méprisé qu'il n'a plus pour
solution que la mort.
LA FEMME
C'est vrai.
LE MEUNIER
En l'honneur de la Passion, je demande la confession pour mourir en
bon catholique.
LA FEMME
Mais demandez plutôt à boire, tant que votre nez encore
vous pique.
LE MEUNIER
Vous vous moquez de moi, je le jure ! Quand mes douleurs auront pris
fin, si je n'ai pu me confesser et si par vous je suis damné, je
me plaindrai de vous à Dieu.
Dans la rue près de la maison du meunier
LE CURE
Il y a plusieurs semaines que je n'ai pas vu notre meunière.
Aussi ,sans attendre, je m'en vais la trouver.
Chez le meunier
LE MEUNIER
Je suis à la dernière extrémité; vous vous
y êtes déjà bien habituée.
LA FEMME
Qu'est-ce que tu dis ?
LE MEUNIER
Je conterai vos façons dès que je serai en paradis. Avoir
tous ses membres raidis, être gisant sur une couche; et battre un
homme ! Je maudis (il pleure) l'heure qu'un
jour, fine bouche...
LA FEMME
Faut-il encore que je vous caresse ? Qu'est-ce ci ? Faites-vous la
bête ?
LE MEUNIER
Laissez-moi en paix ! Vous êtes pour moi trop fine mouche .
LA FEMME
Ho ! Qui grommelle ? qui gronde ? qui ? Qu'est-ce ci ? qu'est-ce? Comment!
ne serait-ce pas moi la maîtresse ici ? Que je n'entende plus un
mot aujourd'hui !
LE CURE (entrant chez le meunier)
Madame, que Dieu vous donne grande joie et qu'il vous envoie plein
d'écus !
LA FEMME
Soyez le bien venu ! Je voulais allez vous chercher; et je m'apprêtais
à partir.
LE CURE
Pourquoi ?
LA FEMME
Parce que mon mari va mourir. Voyez j'en suis toute réjouie.
LE CURE
Oui, s'il en est ainsi ce sera pour nous grande joie.
LA FEMME
C'est chose sûre. Il faut qu'on pourvoie à son salut,
habilement et sans tarder.
LE MEUNIER (en aparté)
Hélas ! et faut-il que je meure, hon, hon ! si misérablement.
LA FEMME ( au Curé)
Il ne vivra pas plus d'une heure. Regardez !
LE CURE
Ah ! par ma foi, est-ce vrai ? (à part et faisant
le signe de la croix) je vous recommande à Dieu, meunier.
Bah ! il est foutu.
LA FEMME
Curé, nous allons vivre gaiement, s'il peut passer.
LE CURE
Depuis si longtemps qu'il vous cloître !
LA FEMME
Je ne pouvais rien y faire.
LE MEUNIER
Que maudit de Dieu - qu'il me le pardonne ! - soit la pu...
LA FEMME ( se tournant vers le meunier)
Que voulez-vous dire ? Faut-il que je caresse encore ?
LE CURE
Nous allons bien nous amuser !
LA FEMME
Chanter !
LE CURE
Et rire !
LA FEMME
Vous me verrez joyeuse compagne.
LE CURE
Et moi, vif et gai compagnon.
LA FEMME
Sans bruit.
LE CURE
Sans querelle.
LA FEMME
Nous ferons un millions de bonnes parties.
LE CURE
De nuit et de jour.
LE MEUNIER (à part)
Quelle bourgeoise ! Tu en as, mon pauvre meunier!
LA FEMME
Hein ?
LE MEUNIER
Robin a trouvé Marion;
Marion toujours trouve Robin.
Hélas ! pourquoi se marie-t-on ?
LA FEMME
Je ferai faire une robe neuve, si la mort se dépêche un
peu de me l'envoyer autre part.
LE CURE
Pas de danger qu'il ne bouge de là ni qu'il se déplace,
m'amie !
LE MEUNIER
Que le diable ait part à cette amitié si grande ! Ah
! agit-on ainsi ?
LA FEMME
Paix ! cornard.
LE CURE
Un doux baiser, je vous demande.
LE MEUNIER
Vieille salope, putain, gros trou , c'est ainsi que vous agissez !
Cela ne se passera pas comme ça, car c'est pour moi trop grand outrage
! Par le saint sang !...
( il commence à se lever; mais elle va à lui et le bat)
LA FEMME
Quoi ?
LE MEUNIER
Rien, m 'amie.
LA FEMME
Hon !
LE MEUNIER
C'est le coeur qui s'agite dans mon corps et me fait crier, il y a
plus d'une heure et demie.
LE CURE
Comme vous le faites bien taire !
LA FEMME
S'il dit mot qui me soit contraire, je le fais s'expliquer à
ma guise.
LE CURE
Vous avez sur lui une grande autorité, c'est mon avis.
LE MEUNIER
Je dois prendre congé des vivants, m'en allant chez les trépassés,
de bon coeur et sans répugnance, puisque mes beaux jours sont passés.
LE CURE
Qu'y a-t-il donc ?
LA FEMME (au chevet de son mari)
Assez, assez ! Eh oui, ils sont passés, il n'y a aucun doute.
LE MEUNIER
Qu'est-ce que vous rabâchez là ?
LA FEMME
Je crois, moi, que c'est toi qui radotes.
LE MEUNIER
Vous semble -t-il que je n'entende pas ? Mais si, diable ! Qui est
ce galant ? Il vous donnera grand plaisir, je le sais bien.
LA FEMME
C'est votre parent, que j'ai informé que vous étiez vraiment
très souffrant.
LE MEUNIER
Cette parenté n'est pas vrai.
LA FEMME
Par Dieu ! elle l'est.
LE MEUNIER
Vous vous moquez. Comment, diable ! notre curé est-il de notre
parenté
LA FEMME
Quel curé ?
LE MEUNIER
Femme, ne vous moquez pas, vous dis-je.
LA FEMME
Par mon âme !
LE MEUNIER
Vous dites des conneries.
LA FEMME
Que de paroles pour rien !
LE MEUNIER
Saint Jean ! s'il est de ma parenté, c'est d'un quartier du
coté cul ! Je sais bien que je suis cocu. Mais que Dieu me donne
patience !
LA FEMME
Ah ! gueux, est-ce bien savoir vivre que de prétendre ainsi
révéler le fond de mes pensées ? Mais on va voir votre
grande science, car je vais le faire venir.
LE CURE
Qu'y a-t-il ?
LA FEMME
Surtout faites silence ! Pour mieux parvenir à nos fins, il
vous faut faire bon visage, quand vous serez devant mon vilain; et veuillez
toujours maintenir que vous êtes son cousin germain. Comprenez-vous
?
LE CURE
Oui.
LA FEMME
Vous lui mettez la main sur la poitrine, en lui affirmant que sa cousine
viendra le visiter demain; et qu'une voisine aussi viendra pour lui donner
un soulagement. Mais auparavant il faut vite que vous revêtiez cette
robe et mettiez ce manteau.
LE CURE
Par mon serment, si vous me voyez mal mentir, pour que nous puissions
réussir, je suis d'accord pour qu'on me pende sans même m'en
dire les raisons.
LE MEUNIER (se parlant à lui-même)
Ah! Vieille salope, pouffiasse, vous me jetez merde et chiasse. Mais
vous en paierez l'amende, si un jour peut-être je guéris.
Qu'est-ce là ? j'en reste ébahi: qui, diable, peut
la tenir ? Je vais donner l'assaut, palsembleu ! et quoi qu'il m'en coûte
je vais les assommer !
LE CURE (à la femme)
Que faites-vous là ?
LA FEMME
J'écoute la complainte de mon badin.
LE CURE
Il faut qu'on l'expédie. (Au meunier)
Dieu vous donne le bon jour, mon cousin !
LE MEUNIER
Il suffit bien d'être voisins sans ajouter la parenté.
LA FEMME
Regardez ce gros paysan, qui parle toujours fièrement !
(à son mari) Parlez à votre
parenté, s'il vous plaît, en lui faisant fête.
LE CURE
Mon cousin, de quoi souffrez-vous ?
LE MEUNIER
Aïe ! vous me rompez la tête.
LA FEMME ( au curé)
Je vous jure, c'est une vielle bête ! N'écoutez
pas ce qu'il dit, je vous en prie.
LE MEUNIER (en aparté)
Voilà un conseil qu'il écoutera bien.
LE CURE
Vous ai-je fait du mal, ai-je dit mal de vous , mon cousin ? Pourquoi
me traiter de la sorte ?
LA FEMME
Allons ! Allons ! que ce rustre soit maudit de Dieu ! Parlez-lui.
LE MEUNIER
Laissez-moi tranquille.
LA FEMME
C'est ainsi ? Alors, vraiment vous ne parlerez pas ?
LE MEUNIER
J'ai le coeur transi de douleur.
LE CURE
Par ma foi, je n'en doute pas . Où est-ce que le mal vous tient
? Dites-le moi, je vous en prie.
LE MEUNIER
Hélas ! mettez-moi la tête comme il faut, car la mort
me guette de très près.
LA FEMME
Parlez à Renaud Croque-Goulot, votre cousin qui vient vous voir.
LE MEUNIER
Croque-Goulot ?
LA FEMME
Oui, vraiment. Pour vous rendre ses devoirs, il est venu rapidement.
LE MEUNIER
Pourtant il 'est pas mon cousin.
LA FEMME
Si, il l'est, croyez-moi !
LE MEUNIER
Eh bien ! mon cousin, sur ma foi, je vous demande humblement pardon,
et de bon coeur.
LE CURE
Alors, mon cousin, dites-moi, est-ce que s'apaise votre douleur ?
LE MEUNIER
Elle est si grande que je ne sais comment je suis encore en vie.
LE CURE
Pour que vous sachiez qui je suis, mon cousin, je vous jure ma foi,
que Béatrice, votre cousine, que ma femme Jeanne Turlelure et que
Mélot, sa bonne voisine, viennent de se mettre en chemin pour vous
apporter leur soutien. Que je meurt si je mens
LE MEUNIER
Que la bonté divine en soit louée ! car, cousin, je me
porte très mal.
LE CURE
Il faut un peu vous distraire et penser à faire bonne
chère.
LE MEUNIER
Je ne puis plus me tenir, tant la maladie m'es m'épuise. Femme,
sans renfuser, mettez vite la table ici.
LE CURE
Ah ! grand merci, mon cousin, je suis bien ainsi; et je ne veux ni
manger ni boire.
LE MEUNIER ( tenant son ventre)
Que j'ai grande douleur ici !
LE CURE
Ah ! cousin, je veux bien vous croire. Mais s'il plaît à
Dieu, bientôt vous recouvrerez la santé.
LA FEMME
Je vais chercher du vin.
LE MEUNIER
Oui, oui,. Et apportez quelque pâté.
LA FEMME (sort et revient aussitôt avec un pâté)
Jamais on n'en a cuit de meilleur. (Au curé)
Asseyez-vous.
LE MEUNIER
Cousin, prenez place.
LA FEMME
Voici du pain et du vin à profusion. Vous assiérez-vous
?
LE CURE
Avec votre permission.
LE MEUNIER
Faut-il faire tant de façons ? Palsambleu, je vous le jure,
vous vous assiérez.
LE CURE
Tout de suite, pour que vous ne juriez pas en vain.
LE MEUNIER
Ah ! si c'était notre curé, je ne le prierais pas tant.
LE CURE
Et pourquoi ?
LE MEUNIER
Il m'a mis en bel embarras, que je vous dirais volontiers si la peur
ne me faisait taire.
LE CURE
Dites-le franchement.
LE MEUNIER
Impossible car je serais battu.
LE CURE
Je n'en dirai rien je vous le jure.
LE MEUNIER
Eh bien ! Vous savez comment ces prêtres cherchent les aventures
! Et notre curé est fort amoureux de ma femme. J'en ai le
coeur tout douloureux et rempli d'embarras; car je suis cocu ! Je le sais
bien.
LE CURE
Grand Dieu !
LE MEUNIER
Le point de ma misère est là ( montrant
son front), assurément. Mais ne le répétez
jamais !
LE CURE
Jamais.
LA FEMME (revenant vers eux et au curé)
Qu'est-ce qu'il dit ? Je suis certaine qu'il dit du mal de moi ou d'un
de mes amis. N'est-ce pas ?
LE MEUNIER
Non, par Saint Rémi.
LE CURE
Il disait qu'il n'a pas dormi depuis quatre ou cinq jours , et que
son coeur et ses boyaux ne sont pas plus gros qu'un haricot.
LA FEMME
Bon, eh bien, buvez de ceci et mangez de ça, mon cousin, et
taisez-vous.
Et tandis que le curé mange, sous le regard silencieux du meunier et de sa femme, Lucifer sort de la gueule d'enfer dans un nuage de feu et accompagné d'un coup de tonnerre.
LUCIFER (d'abord seul et appelant les diables)
Haro ! diables d'enfer, j'enrage. Je meurs de douleur, je perds le
sens. J'ai laissé puissance et courage par la grande peine que je
ressens.
BERITH
Que veux-tu dire ? Je suis un diable capables de faire du mal à
tout le monde ?
LUCIFER
Coquin, gueux, il faut te préparer à aller tout foudroyer
sur terre et te divertir à faire du mal. Qu'une mort cruelle
te torture, s'il faut qu'à ta place je sorte de ce trou brûlant
et que je fasse la besogne à ta place ! Tu subira immédiatement
un de mes terribles supplice.
BERITH
Que me faut-il faire ? En enfer je n'ai aucun emploi. C'est pourquoi
je ne peut pas bien accomplir ce que je veux.
LUCIFER
Qu'on te pende au gibet, fils de putain, sale et immonde! ! Bon ! pour
t'occuper, tu vas aller par le monde pour jeter l'âme
de quelque créature, dans notre caverne profonde.
BERITH
Puisqu'il faut que je fasse ce mal, dis-moi donc par où
l'âme sort aux derniers moments.
LUCIFER
Elle sort par le bas. Ne fais le guet qu'au trou du cul.
BERITH
J'en aurai vite un millier pour pas un sou. J'y vais.(
il sort de scène)
Chez le meunier. La scène reprend ou elle s'est
arrêtée.
LE MEUNIER ( avec un sourire narquois au curé)
J'ai vécu si longtemps tourmenté que mon corps est vaincu
par la mort. Donc, sans délai, allez me chercher le prêtre
pour qu'il me donne la confession, avant que je ne meure.
LE CURE
Mais dites-moi, faut-il courir ? ou dois-je y aller tout doucement
?
LE MEUNIER
S'il ne vient vite me secourir, je suis en pitoyable état.
( le curé va se rhabiller en curé)
BERITH (apparaît à côté du
lit sans être vu. Il se parle)
Voilà tout à fait mon cas. Meunier, je vais vous
soulager. J' aurai votre âme par ruse, avant que je ne bouge d'ici.
Maintenant je vais me cacher sous son lit. Quand son âme voudra
sortir, je pourrai la prendre dans mon sac.
LE CURE (en curé, au meunier qui lui tourne
le dos)
Comment diable ! Je ne puis entendre ainsi votre affaire, meunier;
qu'est-ce ci ?
LE MEUNIER
Je dois m'apprêter à mourir; je vais m'en aller d'ici.
Je demande donc à Dieu merci avant qu'il me faille trépasser.
Mettez-vous ici et veuillez vite me confesser.
LE CURE
Dites.
LE MEUNIER
Vous devez commencer, en me disant l'essentiel de ma confession.
LE CURE
Et comment ? Je ne puis savoir ce que vous reproche votre conscience.
LE MEUNIER
Ah ! curé, je perds patience.
LE CURE
Commencez toujours, ne vous inquiétez pas et ayez confiance
en Dieu.
LE MEUNIER
Bon, allons-y. Bien que la mort de près me serre, je m'en vais
tout vous raconter. Je n'ai jamais fait la guerre; mais pour vider une
bouteille, j'ai toujours été le premier. Aussi, l'hiver comme
l'été, j'ai toujours eu pour compagnons de bons champions
et de grands amateurs de vins fins. Si bien que, tout calculé, et
quoi qu'il ait pu m'en coûter, mon visage a bien rougi. Ensuite,
tout le long de l'année, je me suis entièrement donné,
comme vous savez, à mon moulin et j'ai souvent joué de mauvais
tour à Thomas, Guillaume ou Colin. Dans des sacs de chanvre, contenant
du bon blé, j'ai toujours su, tirer d'un sac double
mouture. Avec cela je me suis nourri et j'ai pu mener mes affaires, tirant
bon profit de toute créature. Pour favoriser mes forfaitures, tout
m'était bon.
LE CURE (le bénissant)
Celui qui dans les cieux domine et qui éclaire les humains,
vous donne son pardon et sa grâce !
LE MEUNIER
Mon ventre est près de se relâcher ! Hélas ! que
faut-il que je fasse ? Otez-vous de là !
LE CURE
Ah ! Attendez je vous en prie.
LE MEUNIER
Otez-vous vite, car je chie.
LE CURE
Par Saint Jean, que grand bien vous fasse ! Fi !
LE MEUNIER
C'est de la merde fraîche. Cessez de crier et apportez-moi vite
une cruche ou un pot, pour faire mon besoin. Hélas ! je suis pris
par la mort.
LA FEMME
Afin d'être mieux à votre aise, pensez à sortir
votre cul en dehors du lit: par là votre âme peut s'en aller.
LE MEUNIER
Hélas ! Regardez si vous la voyez voler par delà l'air
du temps. ( il met le cul hors du lit, le diable tend
son sac, le meunier fait dedans et le diable s'en va en hurlant)
Le meunier, sa femme et le curé ont disparu
derrière le rideau. A l'entrée de l'Enfer
BERITH
J'ai de quoi me réjouir ! J'ai de quoi m'amuser ! Roi Lucifer,
entends-moi. Si j'ai fait des choses qui t'ont si mécontenté,
aujourd'hui c'est une proie nouvelle que je t'apporte.
LUCIFER
Attends, attends un petit peu ! Eh ! diables d'enfer, qu'on lui apporte
une chaudière en ce lieu-ci. Et voyons comment ce comporte le butin
qu'il amène .
( il vide le sac de merde dans une chaudière)
Que diable est-ce ci ? Ce me semble merde toute pure !
Oui, vraiment, je la sens d'ici. Fi, fi ! ôtez-moi cette ordure.
BERITH
Voici l'âme toute entière d'un meunier tout raide
LUCIFER
D'un meunier ? Par où la tu prise ?
BERITH
Par derrière, voyant son cul à découvert.
LUCIFER
Vite ! Ouvrez tout grand l'enfer ! Il nous a joué un tour infect.
Brou ! Je suis tout empuanti. Qu'est ce que tu as encore fait. Je n'ai
jamais senti une telle chose.
LUCIFER
Allons, tu seras battu plus qu'un paysan.
BERITH
Je me meurs ! Lucifer, à genoux, je t'implore grâce.
Je te promets et je te jure, que jamais je ne rapporterai l'âme
d'un meunier ou d'une meunière.
LUCIFER
Or donc, souviens toi de ceci, puisque je t'accorde grâce entière.
Et garde-toi d'y retourner, si tu aimes encore la vie. Désormais,
j'interdis qu'on se procure l'âme d'un meunier et qu'on l'amène
ici, car ce n'est que merde et ordure.
F I N